Analyse

Partition Originale

Extrait de la partition originale de "Poème électronique"



La pièce "Poème électronique" se divise en quatre unités principales, lesquelles se divisent en plusieurs sous-unités. Cette analyse parcourra la pièce entière chronologiquement pour en dévoiler le sens à travers les différents objets sonores que Varèse a cru bon d'utiliser. Elle aidera aussi à la compréhension de mes choix quant à l'élaboration de la partition graphique et au classement des objets sonores.


Vue d'ensemble - Unité 0 (0:00 à 8:00)

La pièce "Poème électronique", prise dans son ensemble, constitue une étude sur l'éternel dilemme qui existe entre l'organique (l'humain) et le mécanique (la machine). En effet, nous pouvons constater que l'unité 1 qui introduit l'oeuvre est composée exclusivement d'objets qui évoquent une certaine mécanique (métaux, synthèse, bruits blancs, etc.), tandis que l'unité 3 est plongée dans l'organique (voix humaines, percussions, etc). L'unité 2 sert de transition entre les deux mondes en créant une tension insoutenable alors que l'unité 4 les réunit dans un amalgame très réussi "d'organes mécaniques".

Plusieurs suspensions ont lieu dans le déroulement de la pièce, ce qui crée un effet déstabilisant (et par extension de surprise lors de la reprise) qui permet de garder l'attention de l'auditeur tout au long du déroulement musical. Autre technique utilisée par Varèse, les jeux d'intensité (parfois étourdissants) qui permettent de rappeler à l'auditeur qu'il n'est pas en présence d'une pièce instrumentale où les niveaux dynamiques sont bien plus limités que dans une pièce électroacoustique (enfin, en 1958 du moins), mais plutôt en présence d'une nouvelle forme de musique où la liberté de l'expression musicale est complète. La pièce est aussi truffée d'oppositions à tous les niveaux, ce qui est la signature musicale de Varèse. Les oppositions latentes à la totalité de la pièce obligent une écoute attentive et même répétée (ce qui remplit très bien le mandat de la pièce puisqu'elle était diffusée en boucle continue).

Unité 1 (0:01 à 2:33)

Comme mentionné plus haut, l'unité 1 consiste en une introduction du monde mécanique de la pièce. Les exemples les plus probants sont certainement les unités 1.3, 1.6 et 1.7 où l'on retrouve des objets sonores bruités (unité 1.3.3), impulsifs/itérés (unité 1.3.2 et les deux premiers objets sonores de l'unité 1.7) et cycliques (unité 1.6 et la fin de 1.7). Pour introduire ce mouvement, Varèse se sert d'une réitération d'un son X' suivi de sa résonnance X (unité 1.1) et fait varier la fréquence de la dernière résonnance pour amener un déclenchement de la pièce. Il se sert ensuite d'une répartition quasi-aléatoire d'évènements X' et N' (unité 1.2) qui sont ensuite engloutis sous une forte variation dynamique et fréquentielle de l'unité/objet 1.2.2 jumelé avec le mouvement rapide de l'unité 1.2.1. L'unité 1.2.2 se termine par une courte suspension qui nous amène à l'unité 1.3, laquelle se termine par l'intensification d'un son Hx (qui pourrait aussi être considéré Hn, mais qui, selon moi, dû à sa nature changeante dans l'intensité, est mieux représenté en Hx). J'aurais très bien pu considérer la fin de l'unité 1.3 comme une suspension, mais puisqu'il n'y a pas vraiment de reprise de sens par la suite, je considère cette coupure comme étant une fausse conclusion, fonction pour laquelle il n'y a pas de symbole dans la grille fonctionnelle de Stéphane Roy. Nous entrons par la suite dans l'unité 1.4 qui est faite d'évènements impulsifs répartis de manière quasi-rythmique et qui se termine par l'annonce à venir d'un thème organique (même si nous en sommes encore assez éloignés). L'unité 1.5 est un bel exemple des fonctions annonce/rappel illustrées par un son Y récurrent à la pièce. L'unité se termine sur une annonce qui ne sera rappelée qu'à l'unité 1.9. Les unités 1.6 et 1.7 ont été discutées plus haut, nous sautons donc à l'unité 1.8. L'unité 1.8 (tout comme l'unité 1.A) est faite d'une répétition aléatoire d'objets Y' traités à différentes fréquences. L'unité 1.9 est le rappel de l'annonce faite à 1.5. L'unité 1.B est tout simplement une montée fréquentielle d'évènements X à l'intérieur d'une réitération accompagnée au début par une courte trame contenant un axe polarisateur tonique qui se termine plutôt abruptement. À l'intérieur de l'unité 1.C, Varèse empile les jeux d'antagonisme, ce qui nous annonce la fin de l'unité 1. Dans l'unité 1.C.5, je n'ai pas pu dissocier le son résultant de sa cause, je les ai donc liés à l'aide de flèches. L'unité 1 se termine par la réitération d'un son X' qui s'atténue à deux reprises.

Unité 2 (2:33 à 3:24)

L'unité 2 peut facilement être située, puisqu'elle commence par le même objet annonciateur (à quelques différences de placement spectral des harmoniques) que celui retrouvé dans l'unité 1 (voir 1.1). Je considère donc ce geste délibéré de Varèses comme étant un nouvel élément déclencheur, donc une dissociation de la première unité. Puisque l'unité 2 sert à nourrir une tension, les mouvements sont réduits au strict minimum. Les unités 2.2 et 2.4 sont sensiblement pareils (si ce n'est que pour l'intensification à la fin de l'unité 2.4), et sont entrecoupées de l'unité 2.3 qui a pour but de ralentir le rythme considérablement. Les unités 2.2 et 2.4 sont constituées de sons purs, immobiles et non-contradictoires l'un envers l'autre que j'ai décidé de placer dans la catégorie Hn puisqu'ils pourraient très bien se prolonger dans l'éternité sans changement. L'unité 2.3 utilise sensiblement le même objet sonore que nous avons entendu à l'unité 1.4.1, mais cette fois il est stable dans le domaine fréquentiel lors de sa réitération qui est notée ici comme étant une imitation puisqu'il n'y a pas de surprise quant au placement rythmique des évènements. L'unité 2 se termine par une suspension suite à une intensification.

Unité 3 (3:24 à 5:36)

L'unité 3, que je considère comme l'unité organique de la pièce, débute (unité 3.1) avec un rappel du monde mécanique que nous venons de quitter; quelques impulsions X' (les mêmes que dans l'unité 1.4.1, mais maintenant tronquées) essaient de survivre en opposition (antagonisme successif) avec un objet granuleux et aléatoire dans sa composition interne (d'où l'effet organique). L'unité 3.2 nous fait entendre, pour la première fois dans la pièce, des objets totalement organiques autant dans leur vie intérieure que dans leur progression fréquentielle/temporelle. Des éléments mécaniques tentent de faire un bref retour dans l'unité 3.3.1, mais n'étant pas très convaincants, sont remplacés rapidement par une longue succession de Y se mouvant librement dans l'espace. Le couple anticipation/affirmation de l'unité 3.5 est extrêmement convaincant et permet à la pièce de déboucher sur sa première trame à l'unité 3.6. Seulement trois objets viennent perturber la trame aléatoire d'éléments X' et X'': deux sons Y (3.6.2) et un son bruiteux X (3.6.1). Un deuxième couple anticipation/affirmation débute l'unité 3.7, mais cette fois avec un peu moins d'éclat (moins de dynamisme, temps d'atténuation plus long), et nous amène vers une deuxième trame (unité 3.8) qui est beaucoup plus subtile que la précédente en raison des nombreux dérangements dans les couches supérieures (3.8.1, 3.8.2, 3.8.4, 3.8.5, 3.8.6). Un axe polarisateur tonique fait irruption accompagné de réitération rythmique à 5:00 (unité 3.8.3). Cet axe polarisateur est déchiré par deux ruptures et se termine par une atténuation autant de la tonique que des réitérations du X'. C'est sur cette atténuation que l'unité 3 se termine, ce qui laisse toute la place à l'unité 4.

Unité 4 (5:36 à 7:55)

L'unité 4 est la résultante du combat que se sont livré les unités 1 et 3. L'introduction du mouvement est réalisée par une intensification d'un élément N suivi d'un prolongement (sa supposée résonnance) accompagnée de deux autres éléments N qui s'intensifient (4.1.1 connaîtra une fin abrupte tandis que 4.1.3 suivra sensiblement la même courbe d'atténuation que l'objet principal). Vient ensuite un son cyclique imitatif en 4.2, la citation d'éléments connus en 4.3 (à l'execption de 4.3.2 qui est un N" et qui apparaît pour la première fois ici) et une suspension à la suite de l'intensification à la fin de l'unité 4.3. Le vide laissé par la suspension est rempli par une imitation très rythmique d'un objet X' qui nous amène vers la sucession itérative d'un objet mécanique entendu à l'unité 1.4.1 mais qui, à présent, contient un souffle organique (que j'ai lié au son principal à l'aide de flèches). L'unité 4.6 mélange complètement les éléments organiques (4.6.2, le début de 4.7) avec des éléments plus mécaniques (4.6.1). L'unité 4.7 annonce une situation tragique (malheureusement, c'est à cause de la source qui est impossible à dissocier de la voix d'une chanteuse d'opéra). La tragédie, c'est l'unité 4.8 où sont mêlés, et ce, jusqu'à la toute fin, les objets organiques et mécaniques. L'unité 4.9 est la seule unité pour laquelle je ne peux voir de pertinence dans la construction de l'oeuvre. Il m'est impossible sur le point de vue perceptif de comprendre la fonction de cette unité. Je sors donc du monde perceptif et je me risque donc à dire que pour Varèse, le son d'orgue (ou autre instrument à clavier) représentait peut-être le mariage le plus réussi entre la mécanique (instrument) et l'organique (l'instrumentiste). Ce qui aurait du sens dans le contexte où cette unité fait apparition, c'est-à-dire un peu avant le mouvement final de la pièce. L'unité finale 4.B nous convie à une montée sans précédent (à l'intérieur de cette pièce) dans sa longeur et dans son intensité. Cinq sons distincts sont utilisés dans ce mouvement final, soit 4.B.1, 4.B.2, 4.B.3, 4.B.4 et 4.B.5. L'unité 4.B.1 est l'axe polarisateur tonique de la trame résultante, tandis que 4.B.3 et 4.B.4 forment le centre absolu de la trame finale. Les unités 4.B.2 et 4.B.5 se veulent les dernières survivantes (un objet organique et un objet mécanique) et nous amènent à la conclusion de la pièce.